Peut-on revenir en politique après une profonde disgrâce ? Quels sont les mécanismes de cette même disgrâce ? Quel rapport entre l'image donnée par un homme politique et sa réalité ? Ces questions, qui pourraient sans doute être posées à nombre d'élus, prennent un tour particulier quand elles sont soumises à celui qu'il fait bon haïr pour se parer d'une bonne conscience de gauche, j'ai nommé, Manuel Valls. Elles se justifient d'autant plus qu'à raison de la publication rapprochée de deux ouvrages (Pas une goutte de sang français et Zemmour l'antirépublicain), l'ancien Premier ministre bénéficie actuellement d'une importante couverture médiatique lui permettant de clamer son désir de reprendre du service, l'ayant vu affirmer : "Gouverner de nouveau, je suis fait pour ça, j'aime ça."

Depuis plusieurs années, j'observe le sillon de la haine qui se creuse sous ses pas, et cette détestation ne cesse de m'interroger. Alors, après quelques hésitations, craignant que ce texte ne me voit couvert du rejet qui frappe déjà son sujet, j'ai décidé de laisser la curiosité l'emporter et j'ai contacté l'ancien Premier ministre pour le soumettre à la question. En dépit de notre méconnaissance mutuelle, il a répondu parfois avec une désarmante sincérité.

Pour moi, jusqu'à la primaire de la gauche en vue de l'élection présidentielle de 2012, il figurait cet élu de banlieue investi dans son mandat et comptant parmi les dinosaures juniors du PS. Sorti, comme bien d'autres, du giron de Michel Rocard, il animait le courant le plus libéral du parti, tandis que Martine Aubry, Arnaud Montebourg et Laurent Fabius (!) tentaient d'en incarner l'aile gauche.

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Après analyse, la suite dessine un tableau en clair-obscur. La lumière baigne l'homme du grand discours du 13 janvier 2015, ses combats anxieux contre un terrorisme islamiste qu'il fallait avoir le courage de nommer, tout autant que contre l'antisémitisme, mais aussi la défense d'une laïcité conforme à la loi de 1905, dépourvue d'adjectif. Elle rend aussi justice à l'analyste qui diagnostiqua l'existence de deux gauches devenues irréconciliables après l'attentat contre Charlie Hebdo.

L'ombre, elle, vient couvrir celui réclamant plus de "blancos" sur je ne sais quelle photo, celui d'une loi travail sans doute assez bancale et moins disruptive qu'elle s'annonçait, celui qui remit inopportunément au goût du jour ce 49.3, dont Michel Rocard fut pourtant si friand sans déclencher de scandales, et enfin le compagnon sans états d'âme de la déchéance de nationalité de François Hollande. Bref. Rien qui put lui valoir le Panthéon, mais rien non plus qui put justifier le déshonneur.

"Haute trahison" catalane

Puis vint la stupéfiante escapade barcelonnaise. Un (ex)-Premier ministre qui tourne le dos au pays qui le naturalisa et lui offrit les plus hautes responsabilités pour tenter une aventure électorale dans sa terre d'origine, l'Espagne, c'est tout sauf banal, tout autant que choquant. Qu'importe les circonstances l'ayant poussé à un tel revirement, la nation en conçut quelque chose pouvant s'apparenter à une haute trahison, quand bien même il s'agissait d'un ras-le-bol, d'un indispensable retour aux sources tout autant que d'une volonté de confronter son amour de la France à la distance. Comme il l'écrit dans son livre Pas une goutte de sang français : "Barcelone, Paris. Partir, revenir. J'assume ! J'assume mes doutes et mes contradictions. Je revendique de pouvoir changer d'avis, comme n'importe qui."

Tout cela peut se comprendre. Pourtant, nulle justification ne semble en mesure de soulager le choeur de la haine venu conspuer la démarche. Encore moins quand celle-ci, s'étant brisée sur le réel, s'est avérée éphémère et a conduit à une volte-face ramenant le prétendant éconduit à son point de départ, le voyant tenter de reconquérir des coeurs pourtant sans doute résolument fermés.

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Décidément étonnant, mais surtout, de mon point de vue, propice à attiser la curiosité bien davantage que l'opprobre.

Mon postulat de départ, qui me permettait d'expliquer l'homme sans trop l'accabler, s'est pourtant immédiatement fracassé sur une ferme dénégation. Je pensais que la principale justification aux pérégrinations récentes de Manuel Valls tenait au fait qu'il serait avant tout un aventurier de la politique davantage qu'un stratège, un homme plus soumis à la vigueur de son instinct trompeur qu'un laborieux carriériste, un hidalgo au sang indomptable, incapable de se conformer à la lenteur du temps politique, un émotif dissimulant un coeur lézardé sous la carapace d'une mâchoire carrée. Que nenni. C'est tout d'un bloc et en riant qu'il a rejeté cette thèse. "Un aventurier ? Je ne crois vraiment pas. Mon parcours est assez classique dans la sphère socialiste. Depuis les mouvements de jeunesse jusqu'à l'accès aux responsabilités."

Manque de rondeurs ?

Retour à la case départ. Je ne le connais décidément pas. Mais qui le connaît ? Qui, comme je le demandais plus haut, fait la part des choses entre la réalité des hommes politiques et leur image publique. Qui sait surtout lesquelles de ces personnalités oeuvrent le plus à travestir la vérité à leur profit ? Envisageait-on l'austère François Fillon, ce prétendu parangon d'intégrité jésuite, en absolu cupide chargé de casseroles, parti se vendre à la galaxie poutinienne, la tête chargée de nos secrets d'Etat ? Pouvait-on imaginer le "sympa" Benoît Hamon, en cynique calculateur donnant bien plus de coups qu'il n'en a reçus ? Voyait-on Jacques Chirac épouser le vipérin portrait qu'en dressait de lui Nicolas Sarkozy ? "On croit que Chirac est con, gentil et inculte. C'est tout le contraire : il est très intelligent, méchant et très cultivé."

Pour Manuel Valls, les choses pourraient s'expliquer de la sorte : "Je n'ai pas travaillé mon image. C'est peut-être mon côté rocardien qui fait ça. Il y a des caractères, des physiques qui font que l'on apparaît plus ou moins sympathique. À tort ou à raison, je n'en sais rien. Mais en politique, oui, l'image trompe. Quand vous êtes comme moi, d'apparence sombre, mince avec un visage anguleux et qu'on vous connaît peu au fond, cela prête à la caricature. Les gens ne me connaissent pas vraiment. Mais je constate que, pour qu'ils s'approprient la personnalité d'un politique, il faut vraiment beaucoup de temps. Les Chirac, les Mitterrand sont restés très longtemps. Si les citoyens ont un peu appréhendé Sarkozy, ils ne connaissent pas Hollande en dehors de l'image immédiate. La politique, c'est un milieu où vous devenez d'un coup ministre de l'Intérieur, Premier ministre, vous passez de l'ombre à la lumière, mais on ne sait pas qui vous êtes."

Mais la haine, d'où vient-elle ? Comme Manuel Valls le rappelle encore dans Pas une goutte de sang français, au moment où il rejoint l'hôtel Matignon, en 2014, il "arrive d'un ministère où tout s'est bien passé". "J'ai une très bonne cote de popularité dans l'opinion, je suis l'un des rares ministres à avoir été sollicité pour participer à des meetings pendant la campagne municipale de 2014. Dans mon couloir, je suis décidément très heureux...", ajoute-t-il.

Oui, Manuel Valls a été populaire. On l'oublie déjà. Et cette popularité n'a cessé de croître entre la primaire de 2011 et l'entrée à Matignon.

Premier flic de France dénué des excès d'un Sarkozy

Comme il me le dit avec ironie, alors même qu'il n'avait recueilli que 5,63% des voix lors de la confrontation avec ses adversaires socialistes : "Aussi étrange que cela puisse paraître, hormis François Hollande, les deux vainqueurs de la primaire ont été Arnaud Montebourg [NDLR : qui avait déjoué les pronostics et réalisé 17,19%] et moi. J'ai bénéficié de mes qualités de tacticien, de ma connaissance de l'appareil socialiste, pour me recentrer ; ce qui contredit encore votre idée que je serais un aventurier. Pendant que tout le monde se bat pour être directeur de la campagne, futur ministre, moi, j'occupe le terrain. Je sais que dans une campagne il faut être là le samedi, le dimanche, qu'il ne faut pas lâcher le morceau. J'acquiers une dimension d'efficacité et d'utilité qui me rend incontournable."

Effectivement. Nommé pour gérer la communication du victorieux candidat Hollande, Manuel Valls s'offre alors une exposition positive qui lui donne une nouvelle dimension lui permettant de postuler au ministère d'importance dont il rêve, la Place Beauvau. Là, son image autoritaire, son appétence à épouser le costume de premier flic de France, dénuée des excès qui pouvaient rendre un Nicolas Sarkozy plus clivant, passe bien dans une large frange de l'opinion, ainsi que sa volonté de réconcilier la gauche avec la question sécuritaire. Dans cette fonction, il mène par ailleurs une lutte intransigeante contre l'extrême droite, prononçant notamment la dissolution de L'Oeuvre française et refrénant les débordements de la Manif pour tous. C'est pourtant son combat personnel contre Dieudonné, dont le racisme et l'antisémitisme irriguent les spectacles, qui sera le plus commenté et lui mettra un premier caillou dans la chaussure, sans qu'il le sache encore. Mais jusque-là tout va bien et si le président de la République le nomme Premier ministre, c'est bien qu'il a le vent en poupe, même si, comme il me le dit : "En me nommant, Hollande fait un choix audacieux. Autant le ministre de l'Intérieur n'est pas obligé d'être dans la ligne médiane du dispositif socialiste, mais le Premier ministre, si. C'est donc un énorme pari que fait alors le président."

Un pari peut-être, mais un pari pris en jetant un oeil sur les enquêtes d'opinion qui font alors du choix de Manuel Valls une sorte d'évidence.

"J'aime l'entreprise"

Mais les choses ne vont pas tarder à prendre un tour inattendu. Il choque avec une phrase anodine qui sera un gimmick des Guignols de l'info et dit plus de l'inculture économique des Français que de lui-même : "J'aime l'entreprise." Les forces obscures étant déjà à l'oeuvre, cette musique entrepreneuriale offre une occasion aux frondeurs de ministères que sont Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, mais aussi à nombre de députés investis par Martine Aubry, l'adversaire, de savonner la planche du gouvernement, ce dont Manuel Valls fait porter la responsabilité à François Hollande qui s'est "totalement désintéressé du parti après l'avoir quitté et n'a pas senti le danger venir de l'intérieur".

Qu'importe, aussi cynique soit-il de l'écrire, les attentats de 2015 offrent une nouvelle parenthèse de popularité au Premier ministre, comme au président, qui, tous deux, affrontent la situation avec gravité et hauteur. Ainsi, le 13 janvier, c'est un Manuel Valls au sommet de son art qui prononce un discours historique à l'Assemblée nationale qui lui vaut l'ovation de l'ensemble des députés. Pourtant, en parlant avec lui, on sent combien le moment l'a atteint. Il n'est que ceux qui n'ont jamais frôlé les responsabilités pour ne pas comprendre ce que signifie vivre un tel drame quand on est au pouvoir. Cela devient obsessionnel. L'effroi à l'idée d'un recommencement qui aura bien lieu, le sentiment décuplé d'atteintes aux fondamentaux d'un pays qui est plus cher au coeur du naturalisé issu de la dictature franquiste, ayant longtemps fantasmé sur les valeurs de la République, qu'à tout autre.

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Arrive alors la loi Travail, en 2016, dont Manuel Valls sera bien davantage l'architecte que la pauvre Myriam El Khomri. Pour Manuel Valls, ce texte, dont il reconnaît qu'il a été vidé d'une part de sa substance par les discussions parlementaires, reste un motif d'incompréhension avec les Français. "Avec cette loi, nous avons levé des tabous. C'est toujours difficile. Mais rappelez-vous quand même qu'elle a été engagée avec le soutien de Robert Badinter et de la CFDT. Ce ne sont pas des fascistes tout de même !" Non loin de là, et comme il le revendique, la référence à Robert Badinter n'est pas anodine, renvoyant à l'homme - mais aussi à la femme, en la personne d'Elisabeth, inlassable amazone du combat féministe, universaliste et laïque - qui, à travers son combat contre la peine de mort, lui a donné le goût de cette politique à travers laquelle s'est forgé son amour de la France.

La légende du soutien de Vox

Mais qu'importe, le mal est fait et la dégringolade peut commencer. Mais n'y a-t-il pas autre chose ? Ecoutons l'ancien Premier ministre. "En dehors du 49.3, il y a eu un moment important. Après le discours du 13 janvier, on a commencé à parler à mon sujet de stature présidentielle, ce qui a attisé les jalousies. Et après, lors des législatives, qui ont été très dures, j'ai affronté à la fois l'extrême droite, Dieudonné, les islamistes et l'extrême gauche. Puis rompu avec le Parti socialiste. Ce qui à la fin, dans le milieu politico-journalistique, vous vaut beaucoup d'adversaires." Beaucoup d'adversaires et autant d'instrumentalisations. Lors de ces législatives où Manuel Valls était seul contre tous, mais dont il est sorti vainqueur à 139 voix près, le recours, effectué par sa concurrente, l'Insoumise Farida Amrani, n'a pas été questionné. Si recours il y avait, c'est que, pour le tribunal de l'opinion, la tricherie était avérée, même si nulle trace de preuve n'a jamais été produite. Et cela à plus forte raison que la majeure partie des médias avait pris fait et cause pour madame Amrani, la questionnant à peine sur la manière désinvolte dont elle a accepté l'infamant soutien apporté par un Dieudonné bien décidé à se venger de Manuel Valls.

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A partir de là, et encore plus après l'escapade barcelonnaise, l'ancien Premier ministre apparaîtra en première position des personnalités les plus détestées dans le baromètre Odoxa mesurant la popularité des politiques. Et durant l'aventure barcelonnaise, le soutien présumé au parti d'extrême droite Vox restera comme une tache... même s'il n'eut jamais lieu, bien au contraire. Là encore l'image est tronquée.

Cette légende est liée à une manifestation organisée, le 10 février 2019, par la droite et les libéraux de Ciudadanos, auxquels Valls était affilié. Les dirigeants de Vox se sont ralliés à l'événement et immédiatement l'ancien Premier ministre a refusé d'être vu en leur présence : "Il y a des gens avec qui je n'ai pas à être", a-t-il affirmé à la chaîne La Sexta. En revanche, on rappelle moins que Ciudadanos a rompu l'alliance qu'elle avait conclue avec lui après qu'il a engagé sa liste pour permettre la réélection de la maire sortante de Barcelone, Ada Colau (Podemos), empêchant ainsi, par ce geste désintéressé, la victoire du virulent indépendantiste, Ernest Maragall (ex-PS). "En Espagne, tout le monde connaît mon combat contre le nationalisme catalan souvent xénophobe et aussi contre celui de Vox. J'ai été le premier à parler du nécessaire 'cordon sanitaire ', face à l'extrême droite. Toute cette histoire est une polémique relayée ici par les Insoumis", me dit-il.

Alors voilà, même si les oppositions politiques ne suivent pas toujours les lois de la raison, je ne vois toujours pas ce qui justifie une telle haine à l'encontre de l'homme avec lequel j'ai longuement échangé. Peut-on revenir en politique après une profonde disgrâce ? Voilà sa réponse, en guise de conclusion. Je vous laisse juger : "Je suis un politique professionnel. Parce que la politique, c'est une part de professionnalisme. Je ne dis pas forcément que c'est un métier à vie. Mais je suis un politique. J'aime gouverner. J'ai aimé gouverner une ville, un pays. Ça m'habite. De l'autre côté, je ne veux pas saturer l'espace. Je suis lucide. La meilleure manière pour moi d'être dans le débat, ce sont aujourd'hui les médias. C'est l'écriture, c'est une certaine liberté. C'est de trouver une force quand j'analyse la situation de la gauche, quand j'interviens sur les questions de laïcité, de sécurité, d'immigration ou de terrorisme, ou quand, de manière assez cohérente ou rationnelle, je prends de front le projet d'Eric Zemmour. Et là, ça me donne une forme d'autorité, non pas morale, mais politique. A quel dessein ? Pour être présent, oui. Pour revenir dans des responsabilités, c'est possible. Je sens que le regard des médias et des Français, notamment à travers ces deux livres, est en train de changer. Mais ça ne veut pas dire pour autant que ça soit possible, que je le veuille à n'importe quelles conditions, que je puisse revenir dans un parcours politique classique. On verra bien. J'ai 59 ans. Mais le goût du débat public, de l'action, ajouté à mon inquiétude sur l'état de la France, de sa crise politique, identitaire et démocratique, je l'entretiens et j'y prends, c'est le plus important, du plaisir..."

Benjamin Sire est compositeur et journaliste.